Analyse, Afrique

Dans l'attente du prochain président : Les relations entre la Somalie et les Emirats, de l’appréhension au coup de froid

- La tension entre les deux pays a débuté avec l’enclenchement de la crise du Golfe, en juin 2017, lorsque Mogadiscio avait opté pour une position neutre.

Fatma Bendhaou   | 04.03.2021
Dans l'attente du prochain président : Les relations entre la Somalie et les Emirats, de l’appréhension au coup de froid

Mogadişu

AA / Mogadiscio

Après des décennies de liens sereins, les relations entre la Somalie et les Emirats arabes unis sont marquées, depuis quatre ans, par la susceptibilité et une complication relative, selon nombre d'observateurs.
La tension entre les deux pays a débuté avec l’enclenchement de la crise du Golfe, au mois de juin 2017, lorsque la Somalie avait opté pour une position neutre, ce qui a constitué un « choc politique » pour les pays de l'embargo contre le Qatar, essentiellement les Emirats Arabes Unis.

Certains pays ont tenté d'infléchir la position de Mogadiscio en leur faveur, en exerçant des pressions politiques sur plusieurs axes.

Le 19 février écoulé, la Somalie a été le théâtre d'affrontements armés entre les forces gouvernementales et d'autres unités loyales aux candidats à la présidentielle.

Les Emirats sont intervenus en qualifiant le gouvernement somalien de « provisoire », l'accusant de recourir à la « violence et d'user d’une force disproportionnée contre les civils », ce à quoi Mogadiscio a rétorqué en accusant Abou Dhabi de vouloir transformer la Somalie en un pays comme la Libye et le Yémen, en s’employant à provoquer le chaos.

Cette accusation somalienne pourrait constituer un signe révélateur et décisif de l'étendue de la tension qui empreint les relations politiques entre les deux pays.


La Libye et le Yémen sont en proie à une guerre civile, avec des dimensions régionales, et Abou Dhabi soutient dans chacun des deux pays arabes des parties autres que l'autorité légitime.

De son côté, la Somalie panse ses plaies ouvertes par une guerre civile, aux retombées multiples, qui s'est enclenchée à la suite de l'effondrement du gouvernement central en 1991.

Des relations sereines


Les relations entre Abou Dhabi et Mogadiscio sont restées équilibrées dans plusieurs domaines, en particulier après le passage de la Somalie, en 2014, de la phase transitoire à une phase stable et officielle, reconnue internationalement.


Cette sérénité a été constatée, en particulier, depuis l'élection de l'ancien président Hassan Sheikh Mohamoud, (2012-2017), dont le mandat a été marqué par la politique « zéro problèmes ».

Sheikh Mohamoud a préservé un équilibre entre les défis intérieurs et extérieurs, tout particulièrement en traitant prudemment des dossiers sensibles et complexes, à l'instar du conflit avec le Kenya autour d'une zone maritime riche en pétrole, ou de l’influence et des activités diplomatiques émiraties grandissantes en Somalie à l'époque.

Mohamed Abtedoun, chercheur au Centre des Etudes sur la Somalie, a déclaré à Anadolu que le rôle des Emirats se limitait, au cours de la phase transitoire, à l’action humanitaire, avant que n'émerge son rôle politique après avoir nommé un ambassadeur plénipotentiaire à Mogadiscio.


Après cela, le rôle émirati s'est accru sur les plans politique et économique dans la région de la Corne de l'Afrique, dont la Somalie fait partie.


Depuis cette époque, Les Emirats procédaient par ambivalence, en soutenant la Somalie d'une part, à travers la formation d’éléments de l'armée tout en assurant le versement de leurs salaires, et en tissant, d'autre part, des liens et des réseaux avec les autorités régionales, sans tenir informé le pouvoir central ni le consulter, a poursuivi Abtedoun.


« Néanmoins, la politique souple adoptée par l'ancien gouvernement était à même de garder les relations assez calmes, parallèlement à une appréhension gouvernementale d'une ingérence émiratie dans des dossiers somaliens intérieurs », a encore dit le chercheur.


Abtedoun a expliqué la sérénité qui prévalait dans les relations entre les deux pays, à l'époque, par les agendas politiques qui différent d’un président somalien à un autre, dans la gestion du dossier des affaires étrangères.

En effet, estime l'expert, cette gestion « n'était pas basée sur des principes ou des fondements clairs, autant qu'elle l’était sur la vision de la direction à se rapprocher d'un pays et à prendre des positions hostiles envers un autre ».

L'influence émiratie


En 2017, la Somalie a affiché une position neutre lorsque l'Arabie Saoudite, les Emirats, le Bahreïn et l’Egypte ont infligé un embargo politique et économique au Qatar, sous prétexte du soutien qatari au « terrorisme », ce qui a été rejeté en bloc par Doha. Une réconciliation entre les pays du Golfe a été conclue au mois de janvier dernier.

Bien que la crise du Golfe ait été le signe annonciateur du début de la détérioration des relations entre la Somalie et les Emirats, il n'en demeure pas moins que des analystes estiment qu’il existe un autre facteur, qui a grandement contribué à l’élargissement du gap entre les deux pays.


Ce facteur consiste en la simultanéité entre le mandat du président Mohamed Abdullahi Farmaajo, depuis 2017, qui avait brandi le slogan de « La Grande Somalie » et l'accroissement de l'influence émiratie dans des zones stratégiques du littoral de la Corne de l'Afrique.

L’influence émiratie s’étendait de Assab en Erythrée jusqu'à Djibouti en passant par le Somaliland, un territoire quasi-autonome et qui réclame la séparation du pouvoir central.


Selon Anwar Ahmed, analyste et chercheur, la position neutre de Mogadiscio à l'égard de la crise du Golfe a été diamétralement opposée à sa politique étrangère traditionnelle, qui était, généralement, conforme à celle des capitales du Golfe. Cette nouvelle position est assimilée à un pavé jeté dans la mare des relations avec les Emirats, qui ont joué un rôle de leadership dans la crise avec le Qatar.

Et Ahmed de poursuivre : « La tentative des Emirats d’exercer une pression sur la Somalie pour que ce pays se rétracte, à travers la mobilisation des régions en les poussant à prendre des positions hostiles au gouvernement central, a jeté le feu sur l’huile, en pleine tension politique entre les deux pays, provoquant au passage une escalade verbale ».

Il a ajouté que « l'expansionnisme émirati, qui s'est traduit par la prise de contrôle des ports de la région de la Corne d'Afrique, fait partie des principaux facteurs qui ont influé également sur l’évolution des relations entre les deux pays ».

Le port de Berbera


La Somalie avait accusé, à maintes reprises, des forces étrangères, de s'ingérer dans ses affaires intérieures, en tissant des relations suspectes avec les dirigeants des régions. Ces relations s'opposent généralement aux positions de Mogadiscio, s’agissant en particulier de sa politique étrangère.

Au sujet de la détérioration des relations avec les Emirats, Awis Addou, académicien et analyste politique, a déclaré à AA, que « les origines du conflit remontent, selon la vision de Mogadiscio, à sa position de neutralité décidée à l’égard de la crise du Golfe et à l’accord tripartite sur le port de Berbera entre le Somaliland, l’Ethiopie et l’exploitant portuaire « Dubai Port World ».

Cet accord a envenimé les relations entre Abou Dhabi et Mogadiscio, à telle enseigne que la Somalie a déposé une plainte officielle auprès de la Ligue des Etats Arabes et des instances internationales, considérant l’accord en question comme violant sa souveraineté.

Addou a ajouté que cette convention a essuyé un franc refus local, parmi les élites politiques et les institutions législatives. Le parlement somalien a déclaré « nulle et non avenue » la convention, qui a sapé les efforts de reprise des négociations entre Mogadiscio et le territoire du Somaliland, sous l'égide de la Turquie, ce qui a provoqué une crise et une escalade sans précédent, atteignant même des accusations mutuelles verbales entre les responsables somaliens et émiratis.


La Somalie a toujours considéré le traitement étranger direct avec les chefs des régions fédérales, en tant que partie indépendante, sans consultation du gouvernement central, comme étant une ingérence dans ses affaires intérieures.

Des relations quasi-rompues


S’agissant de la nature des relations actuelles entre Mogadiscio et Abou Dhabi, Mohamed Sheikh, journaliste et analyste politique, a souligné dans un entretien avec AA, que depuis 2018, les relations diplomatiques sont quasiment rompues.

Cette rupture s'illustre, estime le journaliste, par une suspension totale de toute forme d'aide émiratie à la Somalie, sur fond de la saisie de 9,6 millions de dollars, des fonds qui appartiendraient aux Émirats, à l'aéroport de Mogadiscio, pour mener une enquête.


Il a ajouté « qu’body_abstraction faite des déclarations et des accusations mutuelles entre les deux parties, sans prendre en considération les intérêts communs, les relations on atteint leur niveau le plus bas, durant cette phase, compte tenu des questions divergentes restées en suspens ».

L’élection présidentielle


Ce froid politique est appelé à se pérenniser, selon des observateurs, tant que les deux pays n'auraient pas choisi d'engager une nouvelle phase de discussion et de traiter les questions divergentes afin de briser la glace.

Mohamed al-Hajer, chercheur au Centre de recherches sur la région de la Corne de l’Afrique, a confié à Anadolu que « les relations diplomatiques entre la Somalie et les Emirats ont évolué, au cours des quatre dernières années, en dents de scie, dans la mesure où des dossiers internes et externes ont affecté des décennies de coopération politique et humanitaire ».

Al-Hajer a ajouté que « le réchauffement de ces relations est tributaire du résultat de la prochaine présidentielle en Somalie, dès lors que les Emirats parient sur un changement qui pourrait survenir au palais présidentiel, dans l'espoir de trouver un interlocuteur compréhensif face à ses intérêts politiques et stratégiques dans la région ».

La Somalie et sa prochaine direction adopteront une approche plus souple que celle suivie par le président sortant, en fixant une politique étrangère orientée vers l’élimination des problèmes et des divergences avec les pays de voisinage et ceux influents dans la région.


A la suite des différends entre Mogadiscio et les provinces, au sujet du scrutin, la Somalie est dans l'incapacité à tenir les élections, malgré la fin du mandat du président, en date du 8 février dernier, ainsi que celui du Parlement (avec ses deux chambres), le 27 décembre dernier.


Lors de la « saison électorale », les intérêts des forces étrangères s’opposent et les orientations de la classe politique et des candidats au scrutin présidentiel varient. Chaque partie étrangère nourrit l'espoir de voir le prochain président faire partie de ses alliés et adhérer à ses objectifs.

*Traduit de l'arabe par Hatem Kattou

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