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Covid-19 en Tunisie: Côté cour...côté jardin

Une seule contamination jeudi, ce qui porte le nombre total des atteints du Covid-19 à 1026 dont 600 rétablissements et 44 décès, avec 22 malades en réanimation. Une lecture d'un bilan et d'une situation qui suscite des questionnements

Slah Grichi   | 08.05.2020
Covid-19 en Tunisie: Côté cour...côté jardin ( Yassine Gaidi - وكالة الأناضول )

Tunis

AA Tunis/ Slah Grichi

Malgré ses 92 ans, Âm (tonton) Sadok, habitant du vieux Tunis et marchand de senteurs à la Médina, a toujours l'esprit alerte et la mémoire solide.

Pour lui et autant qu'il se souvienne, aucun événement ni aucun phénomène n'a accaparé l'attention générale des Tunisiens et marqué leur quotidien, autant que "cette maudite Corouna" (NDLR : Coronavirus), comme il dit.

"Ni le départ de Ben Ali, ni le soulèvement de 1978 ou la révolte du pain de 1983...ni même la déclaration de l'indépendance ou la guerre de l'évacuation de Bizerte en 1962", poursuit-il. Et de se rattraper : "Ou si, peut être, car il y a eu quand même en 1955, le retour de Habib Bourguiba de l'exil, auréolé de l'autonomie interne (indépendance interne) qu'il avait arrachée à la France.

Pendant des mois, la Tunisie était en liesse et ne parlait que de l'indépendance totale qui allait suivre et ne vivait que dans l'attente de son avènement".

Les Tunisiens dans l'après-Corona

En ce début de la troisième semaine de Ramadan, les Tunisiens sans être vraiment dans la liesse, sont en train de sortir de la peur du Covid-19. Certes, ils continuent -surtout dans les grandes villes- de respecter les consignes du port du masque de protection, obligatoire dans les lieux et les transports publics.

Certes, ils ont banni de leurs habitudes les séculaires accolades et embrassades, typiquement arabo-méditerranéennes. Mais sitôt commencée la première phase de l'allègement du confinement le 4 de ce mois, ils se sont rués vers les métros, bus et trains pour investir les grandes surfaces et les marchés municipaux, sans respecter la distanciation physique ni les autres mesures de protection édictées et qui, enfreintes, peuvent coûter amendes et même emprisonnement.

Mais, à l'évidence, Ramadan a ses raisons en Tunisie, que la raison ignore.

Pourtant, l'année scolaire à été déclarée terminée et seules les universités reprendront début juin, pour terminer à la hâte les programmes de près de trois mois en quatre semaines et par des groupes ne dépassant pas la douzaine.

On se demande comment !? Les cafés, les restaurants, les salons de coiffure, les magasins de prêt à porter, les cabinets des médecins et des dentistes privés, tout comme les administrations qui n'offrent pas des services indispensables ou d'urgence, sont toujours fermés.

Cela n'empêche qu'ici et là, particulièrement dans les quartiers populaires, on peut voir des attroupements devant un stand de friperie (habits usagés) ou une échoppe de gâteaux traditionnels et autres douceurs ramadanesques, ouverts à la sauvette et au risque de lourdes sanctions.

Des marchands ambulants ont même de nouveau infesté leurs anciennes arrières-artères du mythique Centre ville de Tunis, mais se sont vite vus pourchassés par la police municipale. Ce qui n'est pas toujours le cas, en dehors de la ville et de ses quartiers résidentiels. C'est dire que beaucoup de Tunisiens se placent déjà dans l'après-Covid-19, pas tout à fait à tort, serions-nous tentés de dire.

Une campagne exagérément alarmiste?

En effet, cette légèreté et cette témérité trouvent leur justification dans les chiffres et les statistiques même que le ministère de la Santé publie quotidiennement. Qu'on en juge.

Bien que dès le début du phénomène Corona, ni le confinement ni la distanciation, encore moins le port des masques n'aient été rigoureusement respectés, des milliers de citoyens s'étant à plusieurs reprises amassés dans des moyens de transport, devant les postes ou des délégations pour percevoir les aides supplémentaires de 200 dinars (environ 75 dollars) allouées aux familles nécessiteuses, sans parler des matchs de foot dans les quartiers auxquels n'a pu résister un très médiatisé député, la Tunisie présente un bilan des plus soft.

A aucun moment débordés en l'absence de pic -craint mais jamais arrivé-, les services hospitaliers ont constamment disposé de lits de réanimation qui ne dépassent pourtant pas les 350. Mieux, depuis quelques le nombre de contaminations qui n'était déjà pas élevé, n'a cessé de régresser et celui des guérisons de monter, alors que les décès demeuraient au même niveau qu'aurait causé une poussée de grippe anodine.

On enregistre ainsi aujourd'hui, vendredi 8 mars, un total de 1026 cas atteints du Covid-19 (un seul pour la journée d'hier) dont 600 guérisons et 44 morts, avec 22 malades seulement en réanimation. A se demander si la campagne et les discours officiels n'étaient pas exagérément alarmistes.

Nissaf Ben Alaya, directrice générale de l'Observatoire national des maladies nouvelles et émergente et fort dynamique membre de la Commission (devenue) permanente de lutte contre le Covid-19, s'élève contre ces allégations et affirme que sans le couvre-feu, le confinement, la fermeture quasi totale de l'espace aérien, l'isolement et la mise en quarantaine (14jours, en fait) des Tunisiens revenus de l'étranger, les dépistages, on aurait eu 25 000 contaminations et un millier de morts, pour la seule période entre le 25 mars et le 12 avril, qui aurait été suivie par une véritable hécatombe, les chiffres grimpant exponentiellement. Aussi s'évertue-t-elle, face au manifeste relâchement général des quatre derniers jours, à marteler que le risque de la pandémie et d'un possible pic sont toujours réels, si l'on cesse de respecter les consignes de sécurité.

Elle est rejointe par Abdellatif Mekki, le ministre tunisien de la Santé, qui pas plus tard que ce matin, affirmait que le dernier bilan, tout en étant réel, n'était pas définitif. Et d'expliquer que si l'on s'y fiait et cédait à l'envie de se réunir et de se se retrouver avec la large famille en cette période de fin de Ramadan et d'Aïd, la courbe pourrait facilement s'inverser et ce serait la catastrophe, selon lui. Faut il préciser ici qu'il est adepte d'un lent et long déconfinement. "Il faut assurer cette avance qu'on a gagnée sur le virus", dit-t-il.

Le Pr. Lahidheb de l'hôpital militaire de Tunis qui a acquis sa célébrité pour avoir soigné le feu président Béji Caïd Essebsi, est moins alarmiste. Tout en conseillant de maintenir les mesures basiques de la prévention : masques, distanciation, mains constamment lavées et gantées pour les praticiens, il préconise un retour progressif à la normale, même si sa crainte demeure les porteurs sains que sont essentiellement les enfants. Les précautions, si elles sont respectées, seraient suffisantes pour que la vie reprenne son cours, selon lui.

Les Raoult à la Tunisienne

Nageant à contre-courant et ne manquant pas d'arguments plausibles, deux médecins (au moins) ont défrayé la chronique ces derniers temps. Mahmoud Saïdi, généraliste à El Hamma, une petite ville du sud-est tunisien, affirme que, d'après le nombre inhabituel de patients souffrant d'insuffisance respiratoire doublée de fièvre et de toux, qu'il a eu à ausculter entre fin janvier et début février, le pays aurait connu son pic du Covid-19 pendant cette période. S'appuyant sur des remarques similaires livrées par certains de ses confrères exerçant dans d'autres régions, il pense par conséquent, qu'une grande partie de la population a été contaminée de ce virus qu'elle a pris pour une grippe, avant de se rétablir et de s'immuniser.

Le Radiologue Ridha Friâa, patron d'un centre d'imagerie à Zarzis, ville côtière du même sud-est, est plus précis dans cette hypothèse. En effet, il affirme que les scanners thoraciques -effectués dans son centre- de nombreux patients souffrant de pathologies respiratoires aiguës avec toux sèche et fièvre, ont révélé des tâches disparates et mal cernées dans les poumons qui n'ont aucun rapport avec les pneumonies connues, une bronchite ou une grippe H1 N1. Certains en seraient morts, d'autres ont mis du temps à en guérir. Des radiologues à Sfax et à Djerba auraient relevé le même phénomène chez des patients anormalement nombreux.

Ridha Friâa qui a alerté le ministère de la Santé, désire qu'on pousse dans cette direction en refaisant des scanners à plusieurs de ces malades, afin de voir s'ils ont développé fin mars-début avril, des anti-Covid-19, et déterminer si leur nombre conforte l'hypothèse du pic en janvier-février et de l'immunité acquise, ce qui expliquerait la baisse significative des contaminations. La confirmation qui ne laisserait pas l'ombre d'un doute, serait le test sérologique pour examiner le sang de ces personnes et voir si ces anti-corps existent. Or, seul le ministère de la Santé dispose du matériel de ce genre de tests.

Toujours est-il que le département de tutelle vient de donner son accord pour vérifier cette hypothèse. Cela prendrait jusqu'à trois semaines, le temps de trier les anciens scanners, réunir un échantillon de malades rétablis répartis sur toute la République et leur faire subir ce test et de nouveaux scanners.

Il serait alors à s'interroger, au cas où la thèse de ces Didier Raoult tunisiens s'avérait juste, si le ministère de la Santé et le gouvernement derrière, auront le courage de reconnaître que le Covid-19 leur est passé sous le nez et assumeront la responsabilité des conséquences d'un confinement qui aura été inutile et qui aura coûté -et qui coûte encore- énormément, à l'économie et à la population.

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