Analyse, Afrique

Burkina Faso : Les "enfants forçats" de la carrière de Pissy ... (Reportage)

- A l'occasion de la Journée mondiale contre le travail des enfants, l'Agence Anadolu s'est rendue sur la carrière de granite de Pissy, à la périphérie ouest de Ouagadougou, où des gamins concasseurs troquent leur enfance contre une vie de forçat.

Fatma Bendhaou   | 12.06.2022
Burkina Faso : Les "enfants forçats" de la carrière de Pissy ... (Reportage)

Burkina Faso


AA/ Ouagadougou / Dramane Traoré

Marteau entre les mains devenues dures, vêtu d’un T-shirt noir, le jeune Drissa Ouédraogo tente de concasser en plusieurs morceaux des blocs de grosses pierres, sous un petit hangar de fortune fait de tissus et de couvertures usés. Au milieu de plusieurs centaines de personnes, on y aperçoit des adolescents et des enfants de bas âge, certains avec des charges sur la tête. Nous sommes à la carrière de granite de Pissy à la périphérie ouest de la capitale burkinabè, Ouagadougou, où des enfants "accompagnent" leurs parents à la recherche de la pitance.

"Je suis ici pour aider ma grand-mère à concasser les cailloux. C’est grâce à cette activité que notre famille se nourrie ", lance le jeune Drissa Ouédraogo qui dit avoir entre 12 et 13 ans. "Je ne suis pas allé à l’école", note-t-il, ajoutant qu’il "accompagne" ses parents dans cette carrière depuis plusieurs années.

"Nous, nous sommes ici pour acheter aux femmes et aux enfants du granite broyé que nous revendons. Les femmes et les enfants aussi payent les gens qui descendent dans le trou pour creuser et faire sortir les blocs", nous explique Robert Ouédraogo qui s’est donné le plaisir de nous servir de guide sur les lieux.

"Les gens se plaignent que les enfants travaillent ici. Pour nous, ils accompagnent leurs parents. Ils aident leurs parents à chercher de quoi manger. C’est mieux que d'aller voler", lance-t-il dans un français approximatif.

Il reconnaît, tout de même, que certains enfants travaillent dans des conditions pénibles sur le site. "Il y a de bonnes volontés qui venaient ici avec des équipements de protection. Mais depuis quelques temps, nous ne les voyons plus. Parfois des enfants se blessent avec les marteaux. Mais nous n’avons pas le choix", lâche-t-il.

Parmi les enfants rencontrés sur le site, figurent des filles. Elles ont la plupart du temps pour tâche, de transporter les blocs de pierres depuis l’intérieur du trou pour remonter à la surface. Un parcours de combattant, selon la jeune Roukiéta Sawadogo qui dit également "accompagner" sa mère sur le site.


- "Site d’exploitation sauvage"


Selon les données des ONG, l’exploitation artisanale de la carrière de pierres à ciel ouvert de ce quartier de Ouagadougou fait vivre chaque jour, environ 4 000 personnes dont des hommes, des femmes et des enfants.

"Je travaille depuis plus de 5 ans ici. Je me fais accompagner par ma fille. Elle a 15 ans et nous travaillons ensemble. Nous avons besoin de matériels adéquats pour nous faciliter le travail", nous confie la mère de Roukiéta, aujourd'hui âgée d'environ 50 ans.

La carrière de Pissy fait partie des sites d’exploitation "artisanale traditionnelle" dont l’organisation du travail et les méthodes utilisées justifient qu’on les appelle "sites d’exploitation sauvage", explique une étude intitulée "travail des enfants et droit à l’éducation au Burkina Faso: L’exemple de la carrière de Pissy", publiée en 2011 par la sociologue Joséphine Wouango.

Selon la sociologue, cette carrière existe depuis la période coloniale et les techniques n’ont pas changé. On y distingue quatre catégories de travailleurs : les "fendeurs" de blocs de granite (des hommes adultes), les "concasseuses" (des femmes), les intermédiaires (hommes adultes chargés de la revente du produit fini) et des enfants majoritairement "concasseurs" ou vendeurs ambulants.

"Ici le travail se fait un peu à la chaîne. Chacun a un rôle bien précis. Les enfants se retrouvent notamment dans la chaîne du concassage et de la revente", nous confirme Ousmane Nana, conducteur camion. Il est chargé de livrer les commandes aux clients qui viennent acheter le granite.

Les clients sont, entre autres, des entrepreneurs évoluant dans le domaine du bâtiment et également des particuliers, car le granite concassé intervient dans la fabrication du béton, expliqué Nana.

Le concassage consiste à réduire en morceaux les blocs de granite. "C'est pour cela que le travail est très difficile", nous raconte Arnaud Kaboré, un autre enfant d'à peine 15 ans.

La plupart des enfants rencontrés durant les deux visites de l'Agence Anadolu au site, disent travailler aux côtés de leurs parents.

En écoutant les parents et les enfants, "il ressort que le travail des enfants dans la carrière a plusieurs fonctions", a soutenu la sociologue Joséphine Wouango, dans son étude.

"Il est d’abord lié à la situation économique des familles qui impose la participation de l’enfant au revenu familial. Les enfants travaillent en soutien aux parents pour augmenter les gains, même si leur contribution est souvent minime", a-t-elle indiqué.


- Des conditions de travail "semblables à celles de l’esclavage"


Des propos soutenus par Mariam Sawadogo, la mère de Roukiéta, qui estime que c'est une manière "d'occuper" les enfants, et également de les faire participer à la recherche de la pitance.

Des enfants et adolescents arrivent également sur le site pour "gagner leur argent" et parce qu’ils n’ont pas trouvé d’autre travail rémunéré, selon la sociologue Wouango.

Pour Oumarou Ilboudo, consultant au Cadre de Concertation des associations et ONG actives en Education de Base au Burkina-Faso (CCEB-BF), les conditions de travail des enfants sur les sites quel que soit la nature, "sont fort semblables à celles de l’esclavage".

"Les enfants présents sur les sites y travaillent entre 8 et 10 heures par jour. Leur travail consiste au creusage, au concassage, au lavage, au transport du minerai, sans aucune protection", a-t-il expliqué dans un entretien accordé à l’Agence Anadolu.

"Ces efforts au-delà de leur capacité jouent négativement sur leur santé, leur croissance et leur éducation. Plus de 700 000 enfants ont été enregistrés sur les sites d’orpaillage (exploitation artisanale de l’or) selon une enquête de l’Institut national de statistique et de la démographie INSD", a-t-il rappelé.

La CCEB-BF qui compte actuellement 200 associations et ONG membres, travaille essentiellement à influencer les politiques en matière d’éducation, d'où la conduite d'activités de recherche/action pour déterminer les insuffisances dans le secteur de l’éducation afin de proposer des solutions.

Revenant sur les causes du travail des enfants, Ilboudo estime qu’il s’agit d’un phénomène multidimensionnel qui est fondé sur les valeurs et les pesanteurs socioculturelles relatives à l’éducation des enfants d’une part, mais aussi sur le contexte de conjoncture économique mondialisée marquée par la paupérisation des familles tant en milieu rural qu’urbain.

Le Burkina Faso à l’instar de plusieurs pays commémore la Journée mondiale contre le travail des enfants le 12 juin 2022 à Ouagadougou, sous le thème "Protection sociale universelle pour mettre fin au travail des enfants".

"La commémoration de cette journée vise à attirer l’attention sur l’ampleur du travail des enfants et l’impérieuse nécessité de redéfinir de nouvelles lignes tenant compte du nouveau contexte pour l’élimination du travail des enfants", a écrit le gouvernement dans un communiqué.

Dans une déclaration publiée ce dimanche, le ministre en charge du Travail, Bassolma Bazié, a alerté qu’au Burkina Faso, la situation du travail des enfants "pourrait se dégrader davantage au regard de la crise sécuritaire qui a engendré au 31 mars 2022 environ 1 850 293 déplacés internes. Parmi eux, les enfants de 5 à 17 ans représentent un taux de 44,02%"
Bazié a expliqué que l’absence ou l’arrêt de la scolarité des enfants les expose d’office aux pires formes de travail ou augmente leur vulnérabilité au travail précoce dont l’une des conséquences néfastes pourrait être leur enrôlement dans le terrorisme.
"La pauvreté des ménages, amplifiée par les pertes des biens des populations des zones touchées par le terrorisme, privent les enfants de leurs besoins essentiels notamment le droit à la nutrition, à la santé, au logement et à l’éducation", a-t-il énuméré ajoutant que "cet état de fait n’est pas irrémédiable si l’on adopte une démarche holistique en s’attaquant aux raisons principales du phénomène tout en protégeant les enfants victimes et ceux à risque à travers des actions dirigées vers l’employabilité de leurs parents".











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